19.12.2009

Contes et légendes du Coco-fesse

IMAGE1.JPGComme l’a très judicieusement noté le naturaliste Buffon, au siècle des Lumières, « les fesses… n’appartiennent qu’à l’espèce humaine ». Les découvertes les plus récentes concernant le processus d’hominisation des grands singes anthropoïdes n’ont pu que donner valeur scientifique à ce constat. Le fessier, cet attribut fondamental de notre espèce, est apparu dans toutes sa splendeur en concordance avec les principaux acquis caractéristiques du genre homo sapiens ci-devant erectus : la bipédie, la disponibilité sexuelle permanente, la parole, la pensée, l’imaginaire… Ce beau geste du génie créateur de l’évolution modelant le rebondi du fessier de part et d’autre d’une ligne de fuite plongeant dans l’obscur n’est pourtant pas une pure innovation au vu de l’histoire des formes et des volumes engendrés par le vivant. De temps à autre la nature se plaît à recopier, voire pasticher, dans le règne animal certaines de ses inventions accomplies dans le règne végétal. Voyez la tige de l’arum dracunculus préfiguration de la peau de serpent, la fleur de l’orphis insectifera, icône d’une mouche extraordinaire ou encore l’ityphallus impudicus, ce champignon au profil d’un priapisme insolent. De même le fessier humain, et plus particulièrement féminin, a été précédé par l’apparition, des millions d’années plus tôt, de son archétype dans l’univers végétal. En l’occurrence le fruit du lodoicea maldivica, admirable palmier endémique et emblématique des Seychelles. Officiellement qualifié de noix des Seychelles ce fruit est plus connu sous son pseudonyme de coco-fesse. Pas besoin, en effet, d’y regarder à deux fois pour être frappé par la ressemblance, sinon la parenté, du fondement féminin — sexe et fessier compris — avec les galbes, les replis, la pilosité de cette noix géante. De quoi faire dire à des créationnistes new age que Dieu créant la femme au Jardin d’Eden, la fit descendre d’un palmier. Ce ne serait qu’une légende de plus inspirée par ce fruit aux appâts callipyges, le plus volumineux de la création, qui n’a cessé, des millénaires durant, de nourrir fantasmes et affabulations.
Autant qu’à ses formes hautement suggestives, ce long passé légendaire, le coco-fesse le doit au mystère de ses origines qui a perduré jusqu’à la découverte au XVIIIe siècle des Iles Seychelles, vides jusque-là de tout peuplement humain. Il arrivait, en effet, que des noix proches du rivage soient emportées par la mer et aillent s’échouer, au gré des courants, sur la côte de Malabar, à Ceylan ou sur une plage des Maldives. Imaginez la surprise d’un pêcheur de ces contrées découvrant à ses pieds ou bercée par la houle, cette noix phénoménale, fruit d’une plante que personne n’avait jamais vue… Par bonheur, l’imaginaire est là pour sauver l’humain des affres de l’inconnu. Alors germa dans l’esprit des antiques populations de ces rivages de l’Océan Indien l’idée que cette merveille botanique aux charmes postérieurs d’apsarâ, sortie des vagues, ne pouvait être que le fruit d’un cocotier poussant sous les eaux. D’où le nom de cocotier de mer, qui reste l’appellation commune du lodoicea, palmier d’un genre unique, voisin du borassus, qui n’a rien d’un cocotier.
Naturellement curieux du contenu de leur prise, les premiers pêcheurs de coco-fesse s’aperçurent que si certains n’étaient que des coques vides, d’autres conservaient des restes de substance nourricière composant l’amande du fruit mûr. Une aubaine pour les guérisseurs et marchands de drogue locaux, toujours à l’affût de produits miracles. Tant et si bien que ces fragments de chair végétale récoltés au hasard des arrivages devinrent avec le temps une fabuleuse panacée : puissant contrepoison, remède contre la colique, la paralysie, l’épilepsie, les maladies mentales… Sans oublier, bien entendu, les incomparables vertus aphrodisiaques des dits fragments, amplement justifiés par les courbures cunnifessières de ce fruit des dieux, né comme Aphrodite de l’écume de la mer.
Tous les pouvoirs mirifiques prêtés à ces vieilles noix échouées sur les rivages des Maldives, joints au mystère de leur provenance, contribuèrent à en faire des biens d’une valeur sans pareille. Au point que les princes de ces îles édictèrent que chaque coque découverte sur leur territoire était de plein droit leur propriété exclusive. Quiconque en trouvait une sur une plage ou dans l’eau se devait de la porter immédiatement au palais sous peine d’avoir la main tranchée et même d’être mis à mort. Des râjas et sultans de ces régions, possesseurs de beaux spécimens de coco-fesse, les firent monter en très précieux objets finement sculptés et sertis de somptueux motifs d’or massif. Le British Museum et d’autres grands musées d’Europe possèdent quelques-uns de ces trésors.
La légende de ce beau fruit aux galbes entêtants, né sous la mer, de palmes improbables, a ainsi traversé les siècles, inscrite dans les récits des navigateurs, aventuriers ou simples témoins, le plus souvent portugais, sillonnant la route des Indes. On en retrouve même trace dans Les Lusiades, le célèbre poème héroïco-mythique de Camoëns, publié à Lisbonne en 1572. l’auteur y évoque « les Maldives, où la nature fait éclore au sein des eaux une plante regardée comme un puissant antidote contre les poisons les plus violents… ».
Il faudra attendre encore près de deux siècles pour que la vérité botanique renvoie définitivement au magasin des fantasmagories universelles la légende millénaire du cocotier sous-marin transmise de génération en génération par les gens des Maldives. C’est en effet en 1744 que le capitaine Lazare Picault et ses hommes, explorant les Seychelles pour le compte de la Compagnie Française des Indes, furent les premiers témoins connus à voir de leurs yeux, sur une des îles de l’archipel, une extraordinaire forêt du palmier dispensateur de cette fameuse noix pygomorphe, objet d’un véritable culte à des milliers de kilomètres de là. Emerveillé, le capitaine Picault baptisa ce lieu Isle de Palme, mais peu féru de botanique, il crut ce palmier de la famille des lataniers. Vingt-cinq ans plus tard l’abbé Alexis Rochon, géographe et astrologue de passage aux Seychelles, donna une description plus précise du palmier en question et raconta comment le célèbre naturaliste voyageur Louis Poivre identifia formellement son gros fruit bilobé à la noix du supposé cocotier de mer échouant sur le littoral des Maldives.
Entre temps, les Seychelles étaient devenues une possession française, l’Isle de Palme avait été rebaptisée Praslin en l’honneur de César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin, ministre de la marine de Louis XVI. Et la découverte, en abondance sur cette île, de ce palmier resté si longtemps fantôme commençait à agiter les esprits dans le cercle des botanistes voyageurs. Suite à l’abbé Rochon, c’est à Philibert Commerson, naturaliste de renom, compagnon de Bougainville, que revint le mérite de la première description scientifique dudit palmier. Il lui donna le nom savant de lodoicea callipyge, en hommage conjoint à Louis XVI, son roi, et aux rondeurs de la noix, baptisée tout bonnement coco-fesse par les hommes d’équipage. Question sémantique, les lexicologues sont, quant à eux, convaincus que la découverte de cette noix dans l’île de Praslin est à l’origine de l’expression cucu la prasline.
Après les Rochon, Poivre, Commerson, nombre d’autres savants, navigateurs, artistes ou simples curieux se passionnèrent pour cette découverte botanique. Parmi eux, Jacques Julien La Billardière, botaniste chevronné. Il rédigea la première monographie précise de la plante et la communiqua en 1801 à l’Académie des Sciences de Paris. Eludant le qualificatif callipyge, il nomma le palmier lodoicea sechellarum, tout en lui conservant pour l’usage courant son appellation légendaire de Cocotier de Mer des Iles Maldives, une contrée où ce palmier qui n’est pas un cocotier n’a jamais poussé… Une graine de confusion qui a fait souche puisque le nom savant de ce supposé cocotier est devenu aujourd’hui lodoicea maldivica.
En vérité, cet auguste représentant de la famille des palmacées qui compte quelque 3000 espèces, est unique en son genre. Enraciné depuis la nuit des temps aux Seychelles, archipel granitique vieux de 600 millions d’années, reliquat d’un continent perdu, le lodoicea a pu y prospérer tout à son aise dans un micro-climat à l’écart d’espèces concurrentes. Ce qui le rend très difficilement acclimatable ailleurs que dans son biotope et peut expliquer le volume exceptionnel de son fruit. Avec ses feuilles gigantesques en éventail losangé et ce look Jurassic Parc, il paraît tout droit surgi de l’ère des dinosaures. Allez flâner sur les pentes de la Vallée de Mai au cœur de l’île de Praslin, véritable sanctuaire mondial où se dressent des milliers de lodoiceas multi centenaires, vous serez saisis par la splendeur archaïque de ce foisonnement de palmes géantes qui grincent au vent chaud. Saisis et aussi intrigués par ces énormes attributs en suspension au cœur de chaque palmier adulte et de forme clairement différenciée d’un sujet à l’autre. Ici ce sont de longs membres brunâtres piquetés de minuscules corolles étoilées d’un jaune vif, là de lourdes grappes de fruits en forme de cœur sous leur enveloppe verte. Comme la plupart des palmiers et à la différence des espèces cocotières, le lodoicea est dioïque : il y a des pieds mâles et des pieds femelles. L’inflorescence mâle produit le pollen qui va féconder l’inflorescence femelle. Et là encore, le géant des Seychelles nous offre une piquante leçon de chose. Si son fruit mûr nous dévoile des rondeurs callipyges, les inflorescences mâles ont tous les dehors d’un pénis animal surdimensionné qui se balance mollement sous les palmes comme pour se faire désirer des femelles. Les petites fleurettes qui les agrémentent tout du long leur donnent un air de tendresse qui adoucit l’orgueil de leur exhibition. Et ils diffusent alentour une lourde fragrance charnelle qui n’est pas sans rappeler celle de nos humeurs au plein feu de l’amour. Qu’on le veuille ou non, entre cocos-fesses et verges fleuries, il est difficile d’échapper aux vagues d’imageries érogènes que ces fantaisies de la nature nous suggèrent.
Une légende seychelloise raconte que les nuits de grande tempête, dans le fracas des éléments déchaînés, les palmiers mâles et femelles s’unissent, s’embranchent les uns les autres en de fantastiques orgies, dont ils est, paraît-il, funeste aux humains d’être témoin… De crainte sans doute de se prendre eux-mêmes, les soirs de grand vent, pour des palmiers en folie. Les missionnaires ont dû passer par là…
Dans le corpus des contes et légendes inspirés par le palmier géniteur du coco-fesse, on ne peut pas manquer d’évoquer le doux délire d’un officier britannique. En 1881, époque à laquelle les Seychelles étaient passées sous domination anglaise, un certain Charles Gordon, colonel de Sa Majesté, de passage dans l’île de Praslin, eut une éblouissante révélation. Cette palmeraie qu’il avait sous les yeux n’était autre que le vestige authentique du Paradis Terrestre planté de l’arbre biblique de la Science du Bien et du Mal. Cette vision le poursuit avec une telle ténacité qu’il en chercha confirmation dans les Ecritures. Frappé par la forme du fruit de lodoicea qui a l’apparence d’un coeur lorsqu’il est encore sous son enveloppe verte et l’insolence des fesses quand il est pelé, il rapprocha cette vérité crue d’un passage de la Bible où il est écrit que le cœur est le siège par excellence des désirs charnels. Le coco-fesse était donc la pomme d’Adam. Quant à se demander comment Eve cédant aux blandices de la tentation avait pu croquer un fruit aussi gros et dur qu’indigeste, le colonel se forgeait sa propre explication. Cette grosse noix avait parfaitement pu avoir, avant la chute de nos premiers parents dans le péché, la succulence d’une pomme et, dans la suite des temps, perdre ses vertus célestes en retournant à l’état bassement naturel. Fort de ses arguties, toutes du même tonneau, autant que convaincu du bien fondé de sa vision divine, le colonel Gordon, devenu général rédigea un mémoire intitulé Eden and its two sacramental trees dans lequel il soutient, preuves bibliques à l’appui, que le vrai, l’authentique Paradis Terrestre des Ecritures était bel et bien situé là-bas, au cœur des Seychelles.
Même si beaucoup de Seychellois d’aujourd’hui n’aiment pas trop le terme de coco-fesse auquel ils préfèrent celui de noix des Seychelles, ils ne sont pas mécontents de l’ériger en emblème de leurs îles réputées, non sans raisons, paradisiaques. La production, la récolte, l’usage, la circulation de cette noix aux charmes irrésistibles, véritable chef-d’œuvre de la nature en péril, sont désormais étroitement contrôlés par les autorités locales. De même que les lieux où elle croît en relative abondance, les îles de Praslin et Curieuse , sont devenus des sanctuaires mondialement protégés. Sauf accident tellurique le coco-fesse a encore de beaux jours devant lui et d’affriolants fantasmes à faire germer dans les neurones de ses contemplateurs.

Georges MARBECK

17.12.2009

GROIN

OUI, L’HOMME A UN GROIN

L’exploration d’une nouvelle aire du cerveau le confirme.


7993.jpgSi, au fil de l’évolution, la forme et le volume de l’organe tel qu’il se présente sur la hure des espèces porcines, s’est progressivement effacé du visage humain, toutes ses fonctions se sont dans le même temps intégrées à celles de nos cinq sens, ainsi qu’à l’ensemble de nos aptitudes mentales, cognitives et imaginaires. Preuve de notre lointaine parenté avec le cochon, ce qui n’était jusqu’à présent qu’une hypothèse est aujourd’hui une réalité scientifiquement prouvée.
En effet, dans le cadre d’un vaste programme de recherche initié par l’Institut des neurosciences du comportement de Port-Darwin en Australie, un groupe de neurobiologistes vient de découvrir et d’explorer une nouvelle aire du cerveau humain qui intègre, matérialise et régule toutes les potentialités fonctionnelles du groin. Découverte et exploration rendues possible grâce à la mise en œuvre des toutes dernières innovations appliquées aux technologies de l’imagerie par raisonance fonctionnelle (IRMF) et de magnétoencéphalographie (MEG).

Située entre le fornix et le polygone de Willis, cette nouvelle entité mise au jour dans le cerveau humain, baptisée noyau porcineux, intègre dans les profondeurs de notre encéphale toutes les propriétés du groin animal. Constitué de neurones le dit noyau étend ses fibres nerveuses dans toutes les régions du cortex cérébral qui traitent les informations produites par nos cinq sens. Si l’exploration approfondie de ces multiples connexions n’en est qu’à ses débuts, on peut d’ores et déjà affirmer que toutes nos facultés sensorielles et cognitives s’exercent sous l’influence plus ou moins déterminante de note « groin cervical » hautement performant qu’est le noyau porcineux. À commencer, bien entendu par l’odorat dont on sait, qu’à la différence des autres sens, il est directement relié au système limbique – la voie la plus rapide vers le centre émotionnel du cerveau. C’est ainsi que si nous flairons avec le nez, nous flairons aussi avec nos yeux, nos oreilles, notre bouche, notre peau, nos doigts, nos pensées, nos rêves, nos fantasmes… Vecteur de l’hypersensualité caractéristique de l’humain, le flair, produit du groin induit nos attirances, nos envies, nos jouissances et aussi nos réticences, nos méfiances, nos répulsions. Dire ou se dire, lors d’une rencontre, « oh, je sens qu’il va se passer quelque chose entre nous » ou au contraire, « celui-là je ne peux pas le sentir » exprime bien cette entremise du flair dans nos relations instinctives porteuses d’affinités ou de distance. Dans le langage péjoratif les qualificatifs de cochon ou cochonne relèvent bien de cette efficacité du groin dans notre cerveau, qui peut aussi prendre un tour plaisant lorsqu’on parle d’une « délicieuse petite cochonne » qui n’a rien à faire avec « un gros porc ».
Toujours l’appel du groin à l’œuvre de nos contacts épidermiques, nos relations corps à corps, nos affinités électives, nos épanchements intimes !...Mais il l’est aussi dans nos rapports collectifs où les perceptions sensorielles sont créatrices d’attractions, d’empathies conviviales, ludiques, communautaires, sociales, guerrières… Dans leur exploration de ce champs d’interférences du noyau porcineux, les chercheurs de Port-Darwin ont mis en évidence un ensemble de connexions très complexes qui feront prochainement l’objet d’une publication scientifique officielle.
Autre champs d’interaction neuronale du noyau porcineux également à l’étude, et non des moindres : celui de nos pulsions cognitives et imaginaires. En effet si le groin sert à humer, à flairer, il sert aussi à fouir, à caver, à fouiller tout ce qui compose son environnement. Ainsi nous autres, animal humain, sommes nus dès la prime enfance par une insatiable curiosité qui nous pousse à explorer, chercher, fureter, projeter, pénétrer, découvrir. Jouisseurs, jouisseuses, nous sommes également fouisseurs, fouisseuses, caveurs, caveuses… Toujours ce besoin d’aller fouiner derrière les apparences, prospecter l’inconnu, découvrir l’impensable… Comme l’a déclaré Franck Porcher, le célèbre neurobiologiste canadien, membre éminent de l’équipe de Port-Darwin, nobélisable : « si je suis depuis toujours mu par l’obsession de la recherche, c’est bien la preuve que j’ai un groin dans le cerveau ». On ne saurait mieux dire. D’autant qu’à cette preuve personnelle s’en est ajoutée ces temps derniers, un autre plus générale et aussi plus inquiétante : la contagion à l’homme de la grippe porcine. Une belle cochonnerie dont on se serait bien passé.

Texte publié dans la revue RAVAGES N°3 "Adieu bel animal"

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